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L’affaire Guillaume Lemay-Thivierge, ou quand l’ego d’un comédien fait dissimuler les femmes

Josiane Cossette

21 septembre 2022

Idées

Idées

Rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice a enseigné la littérature au collégial, est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire et membre du comité de rédaction de Lettres québécoises. Elle a codirigé et coécrit l’essai collectif Traitements chocs et tartelettes. Bilan critique de la gestion de la COVID-19 au Québec (Somme toute).

La scène est surréaliste : en plein gala des prix Gémeaux, un homme phénomène irruption sur scène pour interrompre l’animatrice au moment où celle-ci allait présenter un segment. Piloté par deux femmes, celui-ci devait mettre en antérieurement des documentaires québécois ayant un impact sur la société québécoise.

L’homme exubérant : Guillaume Lemay-Thivierge, comédien, ex-porte-parole de Hyundai et infatigable dynamo, qui a cru que le moment était bien choisi pour revenir à la vie publique sans parachute après ses frasques antivaccins. Les femmes effacées : Ingrid Falaise, actrice et réalisatrice de la série documentaire Femme, je te tue, et Léa Clermont-Dion, notamment docteure en sciences politiques et coréalisatrice de Je vous salue salope. La misogynie au temps du numérique. Voler le temps de parole à des femmes, dont l’une vient de lancer un film qui a nécessité six ans de travail et qui porte sur la violence misogyne qui cherche ultimement à enlever la parole aux femmes… Isn’t it ironic, don’t you think ?, chanterait Alanis Morissette.

Si, au moins, le appartement avait été plus édifiant, mais non ; vide illimité et platitudes dégoulinantes de malaise visant principalement à redorer l’image de l’ancien chouchou des chaînes câblées. Or, exhorter la population à aller voter en monopolisant l’attention par un geste narcissique (les psychologues du dimanche en ont conclu ainsi) n’a dupé personne. Il faut avoir l’ego gros comme la lune pour penser qu’un coup d’éclat si mal venu ne lui vaudra pas un très mérité backlash — tiens, c’est justement le titre anglais du film de Clermont-Dion.

Tout pour faire taire
 

Coréalisé avec Guylaine Maroist, Je vous salue salope est une charge, un concentré de violence. Toute femme ayant une vie vaguement publique en témoignera, toute femme d’idées aussi : la misogynie se trouve partout dans l’espace numérique. Parfois insidieuse, sous forme de commentaires qui remettent en question les diplômes, la crédibilité, le droit d’occuper l’espace dans ce quotidien x ou ce magazine y ; parfois frontale, sous forme de « ta gueule, connasse » et de « tu n’as pas compris que personne ne voulait de toi en politique ? » ; parfois carrément violente, menaçante, sexuelle : « ta bouche serait plus utile à sucer », « je sais où t’habites, salope », « meurs, chienne ».

Si la cyberviolence à l’endroit des femmes revêt diverses formes, elle vise toujours le même objectif : les faire taire. Et trop souvent, ça marche. À force de peur ou de fatigue, des femmes brillantes se retirent et la société se trouve privée de leur apport. Au Québec, Marilyse Hamelin s’est souvent ouverte sur son burn-out militant, qui a contribué à lui faire quitter son poste de chroniqueuse. Judith Lussier, elle, a pris une longue pause antérieurement de revenir au journal Métro. Tout près de nous, des femmes qui écrivent dans ces pages persistent alors qu’elles font fréquemment face à des commentaires cinglants qui mettent en doute la légitimité de leur parole.

« En matière d’agressivité, ce que les femmes vont se prendre sur la gueule, ça n’a rien à voir avec ce que les hommes vont se prendre », confiait au Devoir Marilyse Hamelin, appelée à commenter une étude québécoise sur l’hostilité en bordure à l’égard des femmes.

Dans Je vous salue salope, Kiah Morris quitte son poste à la Chambre des représentants du Vermont. Seule élue noire à y siéger, elle aura subi les insultes sur les fronts du sexisme et du racisme jusqu’à ce que les menaces se déplacent dans le monde réel, trop réel : des agitateurs se sont introduits dans son sous-sol. À bout, terrorisée, elle finira par démissionner et déménager. La misogynie a gagné, et pourtant, ce n’est pas encore assez : son principal harceleur dévoile son nouveau lieu de résidence.

En Italie, nous apprend le documentaire, plusieurs personnalités publiques ont mené une campagne de salissage à l’endroit de l’ex-présidente de la Chambre italienne des députés, Laura Boldrini. On a même mis une réplique de sa tête sur un bâton en souhaitant sa mort ! Dans un emballage moins cru mais assurément mesquin, l’hostilité est aussi encouragée par des visages connus ci. Les écrivaines Martine Delvaux et Mélikah Abdelmoumen savent qu’un certain chroniqueur (pas le même) a écrit sur elles quand, à leur réveil, leur boîte virtuelle déborde de messages haineux. Après avoir lâché leurs chiens, les tribuns laissent les invectives de leur meute courir en se réfugiant derrière le droit à la liberté d’expression.

Du côté de la politique, ce n’est pas rose non plus : une année, 22 élues québécoises ont phénomène leurs adieux au Salon bleu. « Les hommes restent, les femmes partent », écrivait Les Affaires. Bien que les propos sexistes aient été décriés par le passé (rappelons-nous le mot de Jean Charest lancé à Elsie Lefebvre en 2005), le « mère Teresa » récemment asséné à Christine Labrie par François Legault est une honteuse preuve que des insultes misogynes sifflent encore entre les lèvres.

à nous place est fragile, à nous fatigue est manifeste. à nous tolérance a atteint ses limites. Les femmes ont bataillé trop fort pour que leur temps de parole leur soit subtilisé par un comédien en manque d’adulation. Espérons qu’il visionnera chacun des documentaires qu’il a empêché de célébrer. Eux, au moins, ont le mérite de nous éclairer.

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